______21 décembre 2008
______Je suis assis dans un coin de la rame, direction gare de l'est. Direction l'est, chez moi quoi. Chez moi c'est dans l'est, alors je vais dans cette direction, vu? Entrent trois petits mïnch's. Deux mecs, une maus. Les deux gugus sont sapés sport. Survet's en vinyle de marque prestigieuse, teintes chatoyantes, gapettes amérloques et grolles de sauteur à la perche. Sales comme des peignes, les cocos. Crades, les fringues, les couvre-blase, les pompes. Tout cradingue, crotté, destroy. Les paluches dégueulasses à pleurer, les ongles en deuil, la misère qui suinte au bout des pinces. La minette elle, est un poil plus reluisante. Les miches boudinées dans un jean d'un autre temps, elle chausse d'infâmes bottines de cowboy délicatement serties de mil pépites de gadoue. Nos trois cradingues auraient voulu passer inaperçus dans une flaque de bouse qu'ils ne s'y seraient pas pris autrement. La pépette a sur le paleteau un vieux zonblou moche qui brille. Rose mais moche. Rose qui brille. Moche, quoi. Et puis au dessus, tout là-haut perché dessus la cafetière, sur la choucroute éternelle, un truc genre le signe qui ne trompe pas. Le machin qui te fait te dire intérieurement quand tu la croises “laisse tomber, mézigue. La mate pas, cherche pas l'embrouille, elle en est”. La grosse pince à tiffes. La chose en plastoc que le chignon en dessous, il ne fait pas le malin. Tu vois ce que je veux dire? Le gros papillon-crocodille à torturer les crinières! Non? Jango Reinhardt, ça te dit rien? J'y reviens. Bon, ils baragouinent, les deux gaziers. Avec l'accent de rap qu'ils causent. Les répliques sau-ci-sonnées-à-chaque-syll'ab' avec des double “é”, des triple “â”, avec des “oué” de la mort... Tu vois-l'bis-ness-quoi! Moi, je comprends tout ce qu'ils disent. Eh ouais, je suis un fin polyglotte, moi. Et puis je connais bien les jeunes, y'en a dans mon patelin. Alors je comprends ce qu'ils disent. Ils tchatchent à flux tendu, les mectons. Elle, elle opine de la pince-crocodile sans piper mot. Elle nonopine, elle réopine. Je cherche un micro, qu'il dit au grand, le petit. Le petit, c'est son mec, à la meuf. Celle qui a la pince dans les douilles sur son caillou, à elle. Le grand, il fait au petit: un micro?!!! T'as des sacrés préoccupations dans la vie, mec. Moi qui croyais que t'étais raide de raide, mort de faim! Qu'est-ce que tu veux foutre d'un micro? Un micro-onde, qu'il rectifie, le rat's, admettant par là même l'équivoque de son audace dialectique. “Un micro-onde” qu'elle répète la gadgie, en gloussant, l'air navrée de ce quiproquo un peu faiblard.
Eh ouais, quand t'as les crocs, qu'est-ce que tu veux foutre d'un micro? Pas besoin de sono pour danser devant le buffet, mon poteau!
Ah bon, un micro-onde, fait le grand, recontenancé. Y'en a à 15 dollars (ils parlent en dollars, les mecs, alors que c'est des euros). Il branche l'autre sur un marché interlope manifestement pas loin du diable Vauvert, dont je pense que seul un vrai parigot natif depuis plusieurs générations saurait où que ça se trouve, là où qu'il dit. Moi j'ai pas retenu où que c'est qu'on dégotte ce fameux micro-onde à 15 dollars. Je suis un mec de l'est, je vous l'ai dit. Les lignes de métro, les portes et les numéros des département, ça ne me cause pas.
Le précieux tuyau retient toute l'attention du jeune couple. Et c'est là que j'ai confirmation pour la pince à tiffes de la souris. Eh ouais, ils expliquent un peu le topo. Ils vivent dans une caravane, les tourtereaux. Des roms, nom d'un chien! La fameuse pince à tignace de la dame qui danse sur les vieux paquets de clopes. La même. C'était donc bien ça!!! Enfin presque. Le petit, il raconte qu'ils sont ric-rac, lui et elle, vu qu'ils doivent acheter un auvent pour leur roulotte. Alors le grand, pas avare de “je sais tout”, il fait le mariole. Il leur invente un bricolage avec des lattes et une bâche à dix balles. Il fait le plan avec ses gros doigts. Il dessine dans le vide un auvent pas cher en commentant son concept façon plan de montage IKEA. A chaque mouvement de doigt correspond une pièce de récup merdique totalement improvisée énoncée avec emphase : “bâche en plastique, morceau de bois, truc en fer, etc”. Je me dis que dans deux secondes il va nous faire tenir tout ce bordel avec des cure-dents et de la ficelle à gigot. On dirait qu'il sait tout, ce con là. Alors la gadgie, elle te le calme fissa, le grand couillon. Les auvents, ça la connaît. Les caravanes itou. J'ai droit à un cours sur les auvents, les vrais, ceux qui tiennent au vent. Ceux qui te coûtent le prix que ça vaut. Puis en sus, histoire de bien finir de te le moucher, le grand morveux, elle te lui toaste un exposé sur les chiures à deux balles, les fameuses merdes ingénieuses et les bricolages de branques pré-cités qui s'envolent à la première bourrasque et qui vont s'exploser avec tout leur attirail de piquets de merde sur la gueule du voisin, patatra. Et même qu'après, ça tarde pas à faire du vilain dans le campement. Etant donné que le voisin, heureux destinataire du colis, c'est en général un type pas moins dans la merde que toi, donc tout aussi moyennement zen, il n'y a pas de raison que cette histoire ne finisse pas autour d'un bon bourre-pif. Et pan! Elle lui a coupé le son, au grand ingénieur de la mort. Top, la meuf!
Partie sur sa lancée, j'ai bien cru qu'elle allait embrayer sur “comment désosser un cardan de R21 avec un Opinel”. Une vraie femme, comme on en fait plus.
Ils ont vingt balais, c'est des pros du camping, mais à bien regarder finalement c'est pas des gitans. Plutôt des espèces de yéniches. Pour résumer, c'est des parigots qui vivent en couple dans une caravane, quelque part dans la mouise (des parigots, mais la fille, elle arbore quand même une pince de gitane dans la tignasse, il y avait de quoi se gourer). D'après ce qu'ils disent, ils sont toute une grappe à décanier au gré des coups de pied au cul. Alors, ils se mettent à raconter un peu leurs pérégrinations, leur farwest. Comment ils bougent autour de Panam avec leurs semblables. Comment ils mangent, comment ils se lavent, quand ils peuvent. Ils ont pas de flotte. C'est dur ça, ne pas trouver de flotte pour te décrader alors que tu passes ton temps à te bagarrer contre les fuites.
Ouais donc, c'est pas des vrais gaïgos. C'est des comme nous, des gens qui habitaient quelque part avant. Des gens qui certainement ne pouvaient plus raquer leur loyer. Qui ont pris leur parti. Qui sont partis. Partis de leur bloc, de leur béton, que sais-je.
Putain, courageux, les deux gamins. Amoureux, sûrement.
Ils ont vingt ans, plus toutes leurs dents.
Ils vont retourner ce soir vers leur campement. Ils vont arquer dans la mouise, plic ploc... Regagner leur turne en plastoc raccordée système D à un transfo EDF. Ils vont déballer leur micro-onde, alleluïa, becter chaud. Dehors, il fera froid.
10 minutes ont passé. On est gare de l'est. Je cours à mon TGV, ils voguent à leur micro-onde.
Quelque part, je les envie un peu.
Quelque part. Je ne sais pas où.
Je rentre chez moi.
Texte piqué sur le site de Yann Lindingre, prof aux Beaux Arts de Metz.
Monsieur, vos mots m'ont touchée... J'me serais pas permise sinon.
Alors pardon.